8 mai 1945

Mesdames, Messieurs, chers amis,

Nous honorons aujourd’hui la mémoire de nos glorieux combattants qui, au côté des Forces Alliées ont conduit la France et les Français à la Victoire, au soir de la Seconde Guerre mondiale.

Si nous sommes là aujourd’hui, réunis et recueillis devant notre monument aux Morts, c’est pour entretenir le souvenir de ces hommes et de ces femmes dont l’honneur, le courage, l’abnégation ont transcendé l’existence et changé le cours de l’histoire. Une histoire qui est la nôtre et dont nous sommes le prolongement et les dépositaires. Il revient à ceux de ma génération d’exprimer leur reconnaissance et d’assumer leur responsabilité face aux menaces actuelles.

La liberté que nous avons reçue est celle qu’un certain nombre d’entre vous a gagnée dans les terrifiants combats de cette guerre, au sein des réseaux clandestins, des mouvements de Résistance et des Forces Françaises Libres. Si nous sommes là aujourd’hui, c’est donc aussi pour exprimer aux derniers survivants méritants de 1939-45, notre gratitude et notre profond attachement.

Le 8 mai 1945, l’Allemagne nazie est définitivement vaincue. L’acte solennel de capitulation sans condition est signé à Berlin.

Pour parvenir à cette délivrance, il a fallu un certain génie subversif, transgressif, pour s’élever contre la légalité juridique de l’armistice du Maréchal Pétain ;

…il a fallu un certain génie patriotique pour impulser un élan de résistance fédérant l’ensemble des réseaux en un mouvement cohérent d’actions locales ; il a fallu un certain génie militaire pour bâtir une armée capable de poursuivre le combat depuis Londres et l’ancien Empire ; il a fallu un certain génie politique pour imposer la France, la France qui était occupée et trop souvent collaborationniste, imposer la France donc au rang des vainqueurs au côté des puissants Etats-Unis, de la Grande Bretagne et de l’Union soviétique.

Ce génie avait un visage, ce génie avait une stature, ce génie avait un nom, il s’appelait De Gaulle.

La France combattante s’est reconnue dans la voix solennelle de ce général inconnu qui raisonnait chaque soir, depuis le 18 juin 1940, sur les ondes de la BBC. La France combattante s’est remise à espérer, à croire, à vouloir une liberté qui, contrairement aux discours officiels de l’époque, n’était pas perdue pour toujours. La France combattante s’est levée, mise en marche, et a lutté jusqu’au jour de la Libération pour arracher des mains de l’occupant le droit de disposer de son propre destin.

C’est cela que nous commémorons aujourd’hui à l’occasion du 74e anniversaire de la Victoire, c’est le triomphe d’une certaine idée de la France qui ne peut se concevoir que dans la grandeur. Cet idéal, les femmes et les hommes de 39-45 l’ont porté dans leur âme et leur cœur, ils y ont puisé la force de leur engagement et de leur lutte, ils en ont fait leur raison de vivre ou de mourir dans l’honneur. Cœur, honneur, engagements, quels beaux mots qui font la France éternelle.

Pour parvenir au jour de la délivrance, il a d’abord fallu supporter les souffrances et les privations, risquer sa vie à chaque instant, parfois aussi celle de ses proches,

…devenir passeurs de frontières, saboteurs aux chemins de fer et dans les usines d’armement françaises, cacheurs et sauveurs de Juifs arrachés à la déportation, combattants du maquis du Vercors et du Plateau des Glières ou d’ailleurs. Il a fallu se battre, sur le territoire occupé, ou depuis Londres et les bases de l’ancien Empire.

Il a fallu pleurer tant de morts, tant de blessés, tant de disparus, tant de fils et de filles de France sacrifiés pour que leur pays, notre beau pays de France, retrouve sa liberté, restaure ses valeurs républicaines, puisse hisser de nouveau son drapeau sur ses édifices.

50 millions d’êtres humains ont péri pendant ces six années de guerre, victimes militaires des combats, victimes civiles des bombardements, victimes tragiques de la Shoah. A cette comptabilité macabre, il faut ajouter 35 millions de blessés et plus de 3 millions de disparus.

C’est leur souvenir qui nous invite à l’hommage. C’est leur courage et leur combativité que l’histoire nous exhorte à suivre pour ne pas oublier et donc pour ne pas revivre l’horreur, l’indicible, l’insoutenable barbarie du XXe siècle.

Car la Seconde guerre mondiale nous a enseigné que la violence, la tyrannie, la barbarie peuvent gagner n’importe quelle civilisation, y compris au cœur de notre Europe, dans l’Allemagne des philosophes, des sciences et du progrès industriel dès lors que la civilisation renonce à ses valeurs et que les hommes s’abandonnent à leurs vils instincts.

Le prix Nobel de médecine, Alexis Carrel, disait que « Ce sont surtout la faiblesse intellectuelle et morale des chefs et leur ignorance qui mettent en danger notre civilisation. »

Voilà ce qui nous a valu la défaite de 1940 : ce glissement des consciences du pouvoir vers une forme de nihilisme que l’on voit ressurgir ici et là aujourd’hui sur la base du relativisme et sous de nouveaux oripeaux, avec toutefois les mêmes renoncements, les mêmes lâchetés face aux menaces.

Ce qui nous a valu la défaite initiale de 1940, c’est évidemment la force mécanique allemande à laquelle nos armées ne s’étaient ni préparées ni adaptées au lendemain de la Grande Guerre de 14-18, hélas le Général de Gaulle n’était pas assez lu ; c’est aussi le renoncement de nos gouvernants qui espéraient que le pays serait protégé sans effort, replié derrière une ligne Maginot illusoire et totalement inefficace face à un envahisseur déterminé à avancer, les lignes Maginot cela ne fonctionne jamais, en défense comme en économie ; c’est aussi le pacte avec le diable conclu dès 1939 par Staline avec Hitler, ce pacte germano-soviétique que l’histoire doit nous faire affronter; ce sont les élus du Front Populaire qui votent les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain ; ce sont tous les défaitistes qui affichent leur patriotisme mais se couchent devant l’occupant.

La victoire, au contraire, est la conséquence d’une lucidité, celle de Winston Churchill promettant aux Britanniques « du sang, de la peine, de la sueur et des larmes » ; la victoire est la conséquence aussi d’une vision clairvoyante de l’évolution du conflit, celle du Général de Gaulle rappelant dès son Appel du 18 juin que « La France n’est pas seule. (…) Cette guerre est une guerre mondiale. » ; la victoire est la conséquence enfin de l’union des Nations démocratiques en une force mondialisée.

Cette force mondialisée a été capable de renverser le rapport de force, de faire reculer l’armée allemande, de mettre en échec Hitler et son système nazi. C’est force, c’est celle des résistants, de tous bords et de toutes tendances, qui ont fait honneur au meilleur de l’esprit français.

Nous assistons depuis plusieurs années à une série d’attaques contre la République et contre la démocratie.

Nous devons être forts et fermes face à ceux qui menacent, par leurs aspirations totalitaires, notre mode de gouvernance démocratique, nos valeurs, notre liberté qui doit demeurer inaliénable.

Benjamin Franklin écrivait qu’« un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux ».

Nous avons un devoir, le devoir de lutter en démocrates, avec force et ouverture, contre l’effacement de ce que nous sommes, dans nos racines, dans ce qui fonde notre identité collective, ancrée dans son époque, une identité tournée vers l’avenir.

A nous aujourd’hui, à l’exemple des libérateurs de 39-45 dont nous faisons mémoire aujourd’hui, de suivre la voie de la résistance aux tentatives de dissolution de notre culture, de nos racines, et de nos valeurs. Cette résistance, elle ne peut être cloisonnée derrière une nouvelle ligne Maginot. Nous avons vu combien la stratégie du repli est vaine et plus encore destructrice, c’est la stratégie des faibles.

Cette résistance aujourd’hui s’exprime dans le cadre européen, dans une construction européenne qui doit être réformée : aujourd’hui, devant la menace djihadiste, face à l’agitation économique, confrontés aux flux migratoires, nous devons renforcer l’Europe.

En 1943, le Conseil National de la Résistance a élaboré un projet politique qui a servi de base à la modernisation de la France au lendemain de la guerre et permis d’immenses évolutions institutionnelles, économiques et sociales pour nos aînés, et dont nous jouissons aujourd’hui encore.

L’Union Européenne doit donc s’engager dans le même esprit d’initiative et de construction.

Voilà le sens de notre résistance aujourd’hui, voilà le sens du 8 mai, voilà le sens de notre responsabilité, voilà la condition de notre avenir commun, un avenir que nous voulons pour nous et nos enfants, un avenir fait de liberté, de sécurité, et de paix.

Vive la République ! Vive Draguignan !

Mathieu WERTH